Incluons, mes ami-e-s !

Incluons, mes ami-e-s !

L’existence menacée des femmes ne tiendrait plus qu’à un fil, ou plutôt à un point, dit point médian.

C’est décidément faire bien peu de cas de la place des femmes que d’estimer qu’elle puisse être efficacement défendue par une goutte d’encre sur le papier.

Soyons-en intimement convaincus : la condition des femmes, leur visibilité (car il est vrai qu’appartenir à une catégorie qui concerne environ un individu sur deux sur notre pauvre planète, c’est visiblement manquer de visibilité) fera un grand bond en avant le jour où nous adopterons tous d’un cœur vaillant l’écriture « inclusive ». Depuis les élections municipales, elle connaît un regain de faveur : à défaut de protéger ses citoyens, la ville de Lyon l’a mis au rang de ses priorités. L’enseigne « Cultura », spécialisée dans le commerce de « biens culturels » a eu le bon goût d’envoyer à ses abonnés un courriel en langage inclusif, qui a fort heureusement déclenché de saines réactions du public, menaçant la marque d’un boycott si elle n’arrêtait pas ses expérimentations fâcheuses. L’Académie française s’en offusque, et plusieurs ministres se sont opposés à sa généralisation dans l’administration, mais elle progresse, inexorablement.

L’écriture inclusive, qu’est-ce que c’est ? Elle se décrit comme une adaptation de la langue aux évolutions contemporaines, reposant sur trois principes : la féminisation des noms de fonction, l’utilisation des termes neutres autant qu’il est possible, et enfin, l’abolition de la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin, au profit de la mise en valeur de l’accord féminin dans les expressions au pluriel, par le biais du fameux point médian.

Le problème, c’est qu’avant d’inclure la féminitude dans la graphie, il faut apprendre à lire et à écrire.

Les tenants de l’écriture inclusive ne se posent pas la question de l’apprentissage de la lecture, vu qu’ils savent lire depuis longtemps. Ce sont les mêmes qui, en d’autres temps, nous ont expliqué que l’orthographe, marqueur bourgeois, ne servait à rien, du moment que l’on comprenait le sens d’un texte. On peut se permettre ce genre d’acrobaties quand on possède déjà les clefs du savoir et la maîtrise de l’écrit : c’est facile, c’est grisant, c’est stimulant.

Les enfants risquent une fois de plus d’être les innocentes victimes des expérimentations de leurs aînés. Au moment de l’apprentissage des fondamentaux, il est difficile de ménager une place à l’écriture inclusive. Apprendre à lire, c’est rassembler. Les consonnes avec les voyelles, les syllabes entre elles, les mots entre eux pour faire jaillir cette extraordinaire construction qu’est la phrase. La lecture est fondamentalement construction. Et l’écriture inclusive, c’est manifeste, est bien une « déconstruction », qui morcelle et déchire les mots, puis la langue, ne serait-ce que visuellement. Comment tirer du sens d’un matériau éclaté, si l’on n’a pas déjà, en soi, ce sens qui préexiste ?

Assez logiquement, écriture inclusive et méthode globale d’apprentissage de la lecture peuvent faire bon ménage : quand on est confronté, dans un texte, à un agriculteur· trice, à un· e puissant· e, point n’est besoin de lire le mot. Il suffit de le comprendre. Pour la féministe éclairée de cinquante ans, c’est limpide. Mais pour l’enfant ?

Il n’y a d’ailleurs pas de manuel de prononciation de l’écriture inclusive. On ne parle pas au quotidien en écriture inclusive, ou alors de manière gentillette, en s’adressant « à celles et ceux » qui lisent ce texte. Mais si l’on formule à haute et intelligible voix une adresse aux lecteur·  trice·  s, on finit par ressembler à un moteur qui a du mal à démarrer. On est dans le domaine du conceptuel, de l’abstrait. Rien d’étonnant à cela, cela fait belle lurette que dans les instituts de formation des professeurs s’échafaude un enseignement pour des enfants qui n’existent pas.

Si la méthode globale a produit sur les enfants depuis plusieurs années les résultats brillants que l’on sait, il est fort à parier que l’écriture inclusive ne va pas beaucoup améliorer la situation. Et dans les lieux où l’expression de la langue française est la plus en souffrance, elle ne va guère s’améliorer, et au passage la condition féminine non plus. Quand les mots manquent, on passe aux gestes. Et à défaut de points, on ne renoncera pas de sitôt aux poings.

Les pédagogistes ont hurlé contre une culture élitiste qui éloignait du peuple. Chassons Balzac des écoles, étudions le rappeur Booba. Mais quel n’est pas l’écart, bien plus grand encore, entre l’écriture inclusive, passe-temps d’esthètes fortunés, et le langage entendu par les enfants à la maison ?

La généralisation de l’écriture inclusive ne fera que creuser un peu plus le fossé entre les textes vus en classe et les mots de l’expression quotidienne. Et, à moins de passer Victor Hugo et La Fontaine au moulinet de l’inclusion, il va forcément y avoir un jour où les élèves se confronteront à des textes qui ne seront pas inclusifs. Seront-ils alors entretenus dans une méfiance vis-à-vis de textes reflets d’un ordre ancien à abattre ? Apprendront-ils à naviguer entre deux systèmes linguistiques, l’un sexuellement correct, choisi et autorisé, l’autre subi, et jugé dégoulinant de machisme ?

Le discrédit global de l’écrit, d’une littérature passéiste qui pense mal, est au bout du chemin de l’enseignement de l’écriture inclusive. Le drame est que l’on ne se donnera pas la peine de combattre l’argumentaire d’un écrivain condamné pour machisme : dans le cas présent c’est la matière même de l’expression qui sera jetée aux orties, ce qui est bien plus commode. Une philosophie littéraire du soupçon s’érige peu à peu, où l’on clouera au pilori le contenu d’un auteur avant même de l’avoir lu, tout simplement au nom de la forme de sa rédaction.

Fort heureusement, la machine à vapeur de l’inclusivisme est si complexe qu’elle risque bien d’exploser à la figure de ses inventeurs avant toute utilisation massive. On ne pourrait rêver mieux !

Constance Prazel

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